Cleantech Republic

Jeudi 2 septembre 2010

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« Green IT : tout changer sans rien changer ? »

Green-IT | 12 réactions

par Fabrice Flipo | 01.04.09

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Fabrice Flipo, Maître de conférences en philosophie à Télécom Ecole de Management : « Optimiser les processus existants, tendre au zéro gaspillage etc. ne suffira pas voire même sera contre-productif. »

Fabrice Flipo, Maître de conférences en philosophie à Télécom Ecole de Management. Il est notamment l’auteur de deux ouvrages sortis en 2007 : le premier, « Le développement durable », paru aux éditions Breal, le second, « Ecologie des infrastructures numériques », co-écrit et édité chez Hermès Science.

Deux ans après le Grenelle, la semaine du développement durable est plus que jamais placée sous le signe de l’environnement. C’est déjà un résultat satisfaisant. Quelques années en arrière, le critère environnemental était totalement négligé. Aujourd’hui, chacun a découvert sa « vérité qui dérange » et cherche à justifier son activité par rapport aux conséquences qu’il provoque sur l’environnement.

Le domaine des télécommunications a très récemment découvert qu’il n’était pas aussi « dématérialisé » qu’il le pensait. Il consomme des quantités importantes d’énergie, entre 7 et 13,5 % de la consommation électrique française, quand même ! Il exploite des ressources rares : il est à l’origine de 30 % de la demande mondiale d’argent, 12 % de l’or, 30 % du cuivre, et jusqu’à 80 % du ruthenium ou de l’indium selon Umicore (2007), l’un des leaders mondiaux des matériaux. Certaines filières, comme le coltane, ont été pointées du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (RDC). Enfin, les technologies de l’information et de la communication (TIC) utilisent des produits toxiques, par elles-mêmes (retardateurs de flamme bromés, phtalates ou béryllium) ou au cours de leur fabrication.

La pression des associations écologistes n’est pas étrangère à cette prise de conscience. Greenpeace par exemple a publié dès 2005 un rapport qui pointe du doigt les problèmes du secteur. L’association entretient depuis près de trois ans un classement actualisé qui permet de juger de la « vertitude » des constructeurs.

Une multiplication d’annonces séduisantes

Mais les associations n’ont pas l’exclusivité du sujet. Après des décennies de frilosité sur le sujet (rappelons que le premier sommet se tint en 1972 à Stockholm…), la France, avec le Grenelle, s’est enfin autorisée à parler ouvertement d’écologie. Et surtout, la réglementation s’est chargée de pousser les constructeurs à agir.

Les annonces séduisantes se sont multipliées. L’association Green Grid cherche à promouvoir des datacenters « verts ». Google veut refroidir ses fermes avec l’énergie de la mer ou les implanter dans des zones plus froides. Orange collabore avec WWF pour évaluer la qualité environnementale des terminaux distribués. Nokia vient de sortir un téléphone mobile « vert », nommé « Evolve », aussitôt suivi par Samsung. Un terme a même été officiellement agréé : les EcoTIC, ou « Green IT » en anglais.

Mais ces initiatives ne sont pas indemnes de « greenwashing », c’est-à-dire d’annonces superficielles non suivies d’effet. British Télécom, par exemple, a annoncé une réduction de ses émissions de gaz à effet de serre de 80%… en oubliant de préciser que le plus gros serait réalisé par une manipulation administrative conduisant l’entité « BT » à se séparer des activités les plus polluantes. Greenpeace a récemment réalisé un joli coup médiatique en démontrant, preuve à l’appui, que les produits TIC prétendument démantelés se retrouvaient en réalité déposés dans des décharges sauvages… au Nigéria !

Le développement durable, ce n’est pas faire la même chose en plus vert

Il faut en effet comprendre que le « Green IT » est avant tout une préoccupation sectorielle, dont l’un des buts est de rassurer le consommateur – et non de l’impliquer ou de lui faire changer ses habitudes, ce qui risquerait de porter atteinte à la santé resplendissante des marchés TIC et l’image positive des produits. La seule chose qui lui est demandée est de trier ses déchets… Cette demande est tellement timide que le pictogramme sensé la matérialiser (une poubelle barrée) se retrouve souvent niché au sein de dizaines d’autres, voire dans des endroits inaccessibles (derrière les batteries) !

Le citoyen se retrouve alors pris entre des exigences totalement contradictoires voire impraticables de la part des différentes institutions, chacune dans leur secteur. La consommation « verte » devient un véritable champ de bataille puisqu’il s’agit de protéger la planète tout en ne dérangeant pas les lobbies, les différents services de l’Etat, voire même les priorités des ONG… Comment se faire entendre !?

Ceci nous permet de rappeler que le développement durable est en réalité un enjeu bien plus large que la « consommation verte » qui se présente comme sa solution. Le développement durable, ce n’est pas faire la même chose en plus vert, mais faire autre chose : voilà ce qui semble assez difficile à comprendre. Autrement dit optimiser les processus existants, tendre au zéro gaspillage etc. ne suffira pas voire même sera contre-productif, car cela conduira à éviter de poser les bonnes questions – celle de l’obsolescence accélérée engendrée par la pression publicitaire, des inégalités sociales qui conditionnent l’accès à tel ou tel service, notamment « verts » etc.

Le développement durable c’est bien plus que cela : c’est de répondre à l’interrogation légitime quant à l’avenir, en particulier de la part des plus vulnérables. Le processus en cours, de nature gestionnaire, doit donc prendre un tour plus politique. Ce dont nous avons besoin, c’est d’utopie, et non de savoir trier les déchets !

Vos réactions

JeandeBegles | 2.04.09 à 13.56

Je suis tout à fait d’accord avec vous. Que proposez vous?
De notre coté (voir notre site web) nous proposons des actions individuelles concretes et la demande d’une taxe carbone pour se donner une chance d’atteindre le facteur 4.

VGauthier | 2.04.09 à 17.00

Je suis également d’accord avec discours. Cependant, je pense qu’il ne faut pas limiter le Green IT au matériels et infrastructures. J’ai travaillé sur le sujet dans un cadre professionnel et je suis persuadée que les TIC ont un rôle capital à jouer sur le pilier social :
- mise à disposition d’outils collaboratifs
- travail à distance
- non prise en compte des différences physiques.dans les outils collaboratifs (sauf la visioconférence)
- Collaboration Open source,
- Pilotage intelligent des ressources matérielles etc.
Il y a de nombreux sujets.
Par ailleurs, les geeks green existent et je suis assez confiante dans leur capacité à trouver des solutions intéressantes et inventives…

Revue de web | Responsable de communication responsable | 2.04.09 à 22.08

[...] Green IT : tout changer sans rien changer ? Besoin que l’on vous remette les points sur les i et les barres aux t [...]

Flipo | 3.04.09 à 10.57

C’est vrai et faux. Les TIC peuvent aussi jouer un rôle majeur dans l’autre sens, en accentuant la pression écologique. Difficile en quelques lignes de répondre aux questions, guettez la parution de notre rapport sur les TIC vertes. Et n’oublions pas que la question de la matière est clé dans le domaine des TIC, bien qu’on parle surtout d’énergie. Enfin n’oublions pas que les TIC en elles-même n’économisent rien, elles peuvent économiser à la limite si elles sont couplées avec d’autres systèmes, qu’elles peuvent notamment piloter (encore faut-il que le pilote soit “vert”). Les facteurs déterminants sont donc très largement en dehors du domaine des TIC. Autre facteur : pour l’instant les initiatives sont celles qui ne nuisent pas à “la croissance”, notamment des entités les plus importantes sur le plan économique; or bon nombre de solutions écologiques sont onéreuses etc.

A minima voir le rapport Bio Intelligence service ICT4EE (EU FP7) - 400 pages certes - ou celui du CGTI sur le sujet.

Fred Bordage | 6.04.09 à 15.37

Je trouve que vous n’abordez pas le fond du problème. Tenter de réduire l’empreinte écologique des TIC à court terme c’est bien. Mais cela ne représente que 2% des émissions de CO2. Pour caricaturer, il reste 98% de l’empreinte de l’humanité à réduire. Et c’est là que les TIC ont le principal rôle à jouer. Par exemple, avec des outils comme le télétravail / téléprésence, en ajoutant un module “carbone” dans son ERP, ou bien encore grâce à un simple (mais incontournable) site web organisant l’ajustement entre l’offre et la demande pour du co-voiturage. Et dans ce dernier domaine, il reste tout à faire.

Fabrice Flipo | 6.04.09 à 16.11

C’est là un argument très souvent entendu. Le problème est qu’ici rien n’est clair. Les études sur le télétravail par exemple sont ambigues sur le plan écologique, et sur le plan social dans 80% des cas les télétravailleurs travaillent plus qu’avant… et 5% travaillent moins. Le fait de recourir au télétravail peut donc avoir bien d’autres motivations qu’écologiques… De plus sachez tout de même que chaque secteur de l’économie tend à raisonner de la même manière : chaque secteur se perçoit comme la solution et perçoit l’autre secteur comme étant le problème. Mais je vous rejoins sur un point : ce petit article n’aborde pas le fond du problème dans le détail, il se contente de dire que le Green IT ne l’aborde pas non plus, car il reste dans des discussions trop techniques ! Ce qui est en question est bien plus profond que cela, c’est notre conception de la liberté qui est en cause - je me permet de vous renvoyer à Justice, nature & liberté que j’ai publié chez Parangon notamment.

Frederic Lohier | 17.04.09 à 15.01

Vous dites que les études sur le télétravail sont ambiguës sur le plan écologique. Est ce que vous pourriez citer celles auxquelles vous faites référence ?

Je n’ai pas lu d’études concernant le télétravail, mais plutôt quelques articles sur le sujet (http://ecoloinfo.com/2009/04/14/nouvelle-mobilite-ou-immobilite/ ou http://www.adverbe.com/2008/02.....-distance/).

Instinctivement j’ai tendance à penser que le télétravail ne peut être que bénéfique en terme de développement durable.
Du point de vue environnemental, en réduisant les émissions de CO2 liés au transport (un aller-retour Marseille-Paris dans la journée en avion émet très probablement plus de CO2 que quelques heures de visio-conférence).
Du point de vue social, en permettant de re-dynamiser les villages et leur commerces.

Votre phrase “sur le plan social dans 80% des cas les télé-travailleurs travaillent plus qu’avant… et 5% travaillent moins” m’interpelle. Tout d’abord, on pourrait se demander pourquoi ils travaillent plus (sentiment de culpabilité, effacement des limites entre travail et vie personnelle ou compensation du gain de temps de transport par le travail ?). Ensuite est ce que cet indicateur a réellement du sens sur le plan social ? Est ce qu’on ne pourrait pas plutôt se demander si le télé-travailleur est plus heureux (ou pas) ?
Si c’est le cas (en ce qui me concerne, les échos que j’ai pu avoir de télé-travailleurs sont positifs), c’est un rapport gagnant-gagnant entre l’employé et l’employeur et je ne vois pas pourquoi en s’en priverait.

Fabrice Flipo | 20.04.09 à 08.41

Oui bien sûr c’est “de bon sens”. Mais voici un contre-argument “de bon sens” lui aussi : la visio permet à votre entreprise de gagner plus d’argent, d’ajouter de la valeur dans le PIB, donc de dépenser plus, ce qui est corrélé à une hausse de l’impact écologique. Une condition minimale serait donc que votre entreprise gagne moins en visio… Ceci dit non je n’ai pas d’explication détaillée à ce jour sur la raison de la hausse du temps de travail. En tout cas le coût + cette hausse explique pourquoi certaines entreprises font volontiers la promotion du télétravail, qui permet aussi de vanter un vernis vert !

Laurent Molinari | 12.05.09 à 08.18

Dans la suite de votre remarque sur l’impact de la visio-conférence, je dois dire que j’ai du mal à savoir où vous voulez en venir…si il s’agit de dire que les activités économiques sont polluantes par nature et que la seule solution réside dans une logique de décroissance économique, nous arrivons bien loin de la problématique Green IT. Mais c’est là une posture plus politique qu’économique sur lequel il n’y a pas grand chose à rajouter, si ce n’est que l’on tombe dans le domaine de l’utopie…

Le concept Green IT a le mérite de mettre en lumière l’impact écologique des TIC, et même si certains s’en servent pour vendre n’importe quoi en le repeignant en vert, il y a des choses concrètes à faire en matière de réduction, notamment de la consommation d’énergie : consolidation, virtualisation, gestion des temps de veille des infrastructures, maîtrise de la consommation des pc clients,…

Je ne peux pas être d’accord sur votre contre-argumentation “de bon sens” sur le sujet de la visioconférence. La visio apporte sa pierre à l’édifice même si ce n’est pas cela qui va arrêter le changment climatique : a chacun d’agir dans son périmètre d’intervention.

Enfin, modifier les comportements d’une entreprise ne se fait pas en 1 jour et c’est bien en travaillant sur des sujets concrets et de manière incrémentale que l’on peut arriver à modifier de manière significative la manière de travailler de collaborateurs ou du management.

Je crois enfin qu’il ne faut pas être systématiquement suspicieux sur la volonté des membres d’une entreprise dans le domaine du DD. Un bon nombre d’entreprises s’engagent sur ces sujets avec une volonté réelle de modifier les choses et pas seulement pour avoir un vernis vert.

Flipo | 12.05.09 à 09.50

Il y a plusieurs arguments dans ce message. Prenons-les un par un.
- faut-il suspecter les intentions des entreprises ? Je ne “suspecte” rien, je prend acte de ce que me disent les personnes que je rencontre dans les entreprises et surtout j’analyse la dynamique institutionnelle, qui est largement indépendante des “intentions” car ce sont “les règles du jeu” qu’elles acceptent.
- le Green IT est-il un enjeu technique ou politique ? Principalement technique, comme je l’ai écrit. Le DD est-il un problème technique ou politique ? Politique, cela fait consensus. Une solution technique peut-elle résoudre un problème politique tel que le DD ? Non, c’est justement le sujet de ma tribune. Le domaine des modifications des règles du jeu est par définition le politique - à ne pas confondre avec le jeu partisan qui est le domaine de “la” politique. Le politique est le lieu du commun, des règles communes, leur élaboration, leur mise en oeuvre etc.
- les efforts individuels sont-ils inutiles ? Certainement pas, mais par définition ils ne changent pas les règles collectives, à partir du moment où ils ne se fixent pas ce but.
- rechercher une croissance illimitée est-il moins utopique qu’une décroissance ? A vous de voir !

Laurent Molinari | 12.05.09 à 10.33

Je comprends donc que votre croisade est essentiellement politique et sur ce, je ne rentrerais pas dans ce débat…

Je suis étonné par contre de vos “rencontres” dans le monde des entreprises. Il y a quand même peu de RSE qui ne se sente pas investi d’un intérêt plus global que celui de leur entreprise et ne cherche à apporter sa contribution au ralentissement du réchauffement.

Ne sous-estimez pas la capacité des techniques :
Elles sont là pour nous aider à moins nous déplacer, à produire de l’énergie à partir de sources renouvelables, à savoir précisément ce que l’on consomme…elles sont un moyen essentiel de la poursuite de notre développement.

Par ailleurs, attention à votre discours totalement contre-productif car il présente les entreprises comme des mauvais élèves donc ne les incite pas (autrement que par la force publique mais qui a ses limites…) a rentrer dans une dynamique d’amélioration.

Nous verrons les orientations de la politique Obama mais mon petit doigt me dit qu’elle devrait avoir l’air d’un soutien aux innovations et aux nouvelles technologies plutôt qu’une réglementation visant à limiter la croissance.

Finalement, le débat que nous avons est intéressant car il montre la difficulté de “professionaliser” le sujet du DD en entreprise pour en faire un sujet très concret avec des actions réelles à entreprendre, des plans d’améliorations à court-terme, moyen, long terme à élaborer, des budgets a construire, des initiatives à lancer,…

Pour être dans une logique de moyens et d’action et fédérer les collaborateurs, il faut débarrasser le sujet de l’approche politique, surtout dans le domaine du Green IT, par nature technique et complexe.

Cdlt

Flipo | 12.05.09 à 11.01

Je crains vous ne vous contredisiez. En mobilisant des termes comme “notre développement” ou les mesures d’Obama, vous situez vous-même l’enjeu dans le domaine politique - et non dans le domaine technique. Je ne dis pas autre chose.

Maintenant si on examine ce qu’il en est du débat sur le développement et sur le DD, il existe une énorme littérature à laquelle je ne peux que faire allusion ici. Mais dire que l’innovation est ce qui va nous permettre ce que vous dites (les renouvelables etc.) est une thèse parmi d’autres, une “croisade” donc, parmi d’autres, et pas une question technique. Il existe d’autres thèses qui sont aussi solidement argumentées que la vôtre. Pour les connaitre et voir si vous continuez de trouver que votre position est la meilleure, la plus souhaitable (le souhaitable étant un problème d’ordre éthique et politique, et non technique), je ne peux que vous renvoyer à mon autre livre “Le développement durable”, qui vous permettra de situer vos arguments au sein d’autres arguments, dont la technique n’est pas exclue - les régulations humaines n’ignorent jamais le fait technique, qu’elles soient pour la croissance ou pour la décroissance ! Le débat sur le DD est fourni en oppositions superficielles qu’il faudrait tout de même dépasser.

Enfin je ne cherche ni à donner des leçons ni à être productif ou déclencher une “dynamique d’amélioration”. Je donne des arguments et des faits, c’est tout, à chacun(e) de se faire son opinion. Je ne suis pas consultant ni homme politique ni G.O. ! A chacun son rôle.

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